Chaque fois que nous intervenons dans des colloques nationaux ou internationaux sur l’adoption ou que nous assurons des séminaires de formation sur les différents risques de l’adoption à travers le monde, nos collègues nous rappellent, le plus souvent avec bienveillance, que nous devrions d’abord avoir en France une politique compatible avec les principes éthiques, théoriques et pratiques que nous développons et enseignons.
Profil bas, dès que la pratique de la France concernant l’adoption internationale est abordée.
Lors d’un colloque à Bruxelles [1], nous étions confrontés « en direct » à cette dérive devant des professionnels de l’adoption, des députés venus de toute l’Europe. La France, par l’intermédiaire du discours de ses représentants et de ses parlementaires européens à la tribune, s’enfonça de plus en plus dans un discours abyssalement compassionnel où l’adoption suffirait à résoudre les problèmes
des enfants des « pays pauvres » avec une surdité de plus en plus gênante sur les problèmes psychologiques, sur les échecs d’adoption, sur les difficultés d’intégration des enfants adoptés.
Cette anecdote illustre à merveille le Charybde et le Scylla capables de couler radicalement sur une vaste échelle une politique préventive des risques d’échecs de l’adoption : le politiquement correct, sa langue de bois et le compassionnel dans l’approche de l’adoption internationale.
La tragédie d’Haïti est un terrible exemple de cet aveuglement déjà perçu à Bruxelles que l’on peut avoir lorsque les émotions guident la raison. Une telle cécité rend alors impossible une vision préventive des risques d’échecs d’adoption et de la maltraitance potentielle des situations où les repères, les garde-fous juridiques, psychologiques, sociaux sont balayés par la confusion des registres
humanitaires et de l’adoption.
Le séisme en Haïti a provoqué deux séismes : la déferlante des pays occidentaux voulant « récupérer le plus et le plus vite possible des enfants adoptés » et le séisme non moins destructeur secondaire à l’arrachement en urgence des enfants de leurs institutions vers des familles adoptantes qui n’avaient jamais vu l’enfant dans 90% des cas.
En 2 mois, les USA ont transféré autant d’enfants qu’en 2 ans de leur procédure habituelle, les Pays-Bas ont pris des enfants qui n’avaient aucun parent désigné chez eux, la France en 4 semaines autant qu’en 6 mois.
Quel exemple les pays d’accueil ont donné en pensant qu’un enfant « se consomme en urgence » au mépris de sa temporalité psychique et des étapes légales indispensables garantissant sa légitimité ! Comment un pays dévasté, dont les structures juridiques ont été balayées, aurait pu donner des garanties fiables sur la légitimité d’une démarche d’adoption, s’assurer de l’absence de trafic d’enfants ? Les nombreux exemples de kidnappings d’enfants connus dans la presse auraient dû entraîner le gel des transferts d’enfant. Même l’Unicef a été trop imprudent en ne donnant pas des messages d’une plus grande fermeté pour imposer un gel immédiat de toutes les procédures d’adoption comme lors du tsunami en Asie.
La France avait aussi commencé cette course folle avant d’admettre les désastres psychiques, visibles dès l’aéroport, sur les enfants d’une telle accélération des procédures : détresse psychique massive avec agitation, hurlements continus, sidération, gel d’affects, attitudes autistiques, coups de tête contre le sol, violence incoercible, voire hypersomnies pathologiques [2]. La chronologie des troubles, qui n’existaient pas avant le départ d’Haïti, permettait d’évoquer une cause traumatique aigue, précoce, liée au déplacement dans l’urgence des enfants, sans aucune préparation psychique à une telle mesure. Ces états traumatiques n’étaient pas liés directement aux conséquences du séisme ni aux conditions de vie après. De tels états n’étaient presque jamais observés avec une telle intensité ou sur un aussi grand nombre d’enfants dans les suites d’une catastrophe naturelle.
Lors de la mise en relation avec l’enfant, certains adoptants demandaient à changer d’enfant, ne voulaient pas le prendre avec eux, se montraient inadaptés voire violents à l’égard de l’enfant déjà traumatisé, sans empathie, dans le rejet disant que « tout est gâché » de le voir dans ces conditions voire aveugles aux signes silencieux de souffrance d’un enfant. D’autres se plaignaient des autorités haïtiennes qui ne leur avaient pas dit que l’enfant présentait un retard psychique ou psychomoteur sévère ou qu’il allait nécessiter des soins psychiatriques lourds, continus. Les conséquences psychiques du séisme et la perte brutale des repères familiers, des figures de références auraient dû entraîner une réévaluation de l’adoptabilité psychique des enfants et la mise en place d’une temporalité psychique nécessaire pour sortir de leur état traumatique premier. Une procédure spécifique aurait dû aussi s’accompagner d’une réévaluation de la famille adoptante et du projet pour cet enfant précis, venant de survivre.
Si pour une minorité de familles, l’accélération de la procédure a été bénéfique pour l’enfant, le court-circuitage à grande échelle du temps propre à la procédure d’adoption a mis en péril celle-ci dans un sens qui risque d’être irréversible.
Avoir mis en place dans un second temps une transition en Guadeloupe avec rencontre des adoptants sur place sur plusieurs jours a été une réaction plus adaptée. Toutefois, l’idéal aurait été de rappeler, encore et encore, qu’aucune accélération des procédures ne serait faite et de proposer un gel des procédures d’adoption et une aide humanitaire en Haïti massive vis-à-vis de toutes les institutions recueillant les enfants dont la procédure était en cours de finalisation. Le temps que le pays se relève, reconstruise ses structures juridiques et les moyens de sa législation. Rien n’a été prévu pour instituer un suivi spécifique de ces familles, de ces enfants malgré les relations pathologiques des parents, observables lors de l’arrivée des enfants. Aucun moyen psychiatrique spécialisé supplémentaire pour le suivi de ses familles et celles à venir.
L’adoption est le parent pauvre de la politique de la protection de l’enfance.
Nous sommes inquiets d’avoir vu, à nouveau, la France perdre sa crédibilité en matière d’adoption internationale lorsqu’elle a effectué les mêmes erreurs que les autres pays en confondant l’humanitaire et l’adoption. La France doit à tout prix regagner une compétence et une éthique dans ce domaine car c’est aussi tout l’avenir de l’adoption en France qui est en danger.
Haïti a été l’occasion d’observer, à quel point, certains adoptants étaient prêts à sacrifier l’avenir psychique de l’enfant pour satisfaire une « urgence de besoin d’enfants » sans respecter le temps nécessaire à l’enfant pour se séparer de son milieu familier, de s’assurer de l’état de ses parents de naissance avec qui, en Haïti, ils sont souvent en rapport, malgré l’abandon, jusqu’à son départ vers l’adoption. Haïti a permis de constater à quel point certains adoptants n’auraient jamais dû avoir l’agrément en raison de l’inadéquation de leur profil aux besoins spécifiques d’enfants triplement traumatisés : l’abandon, le séisme, la perte des repères dans l’urgence.
L’adoption n’a et n’aura jamais sa place dans un dispositif humanitaire. La logique de sauvetage physique, en tenant compte de l’urgence médicale seulement, ne peut pas être éthique si elle ne prend pas en compte la santé psychique et la fiabilité du statut juridique des enfants que nous voulons sauver.
Malgré des avancées considérables grâce à la convention de La Haye, l’adoption internationale est toujours considérée par les spécialistes comme un « désastre sur le plan des droits de l’enfant » [3]. Seule une coopération rigoureuse entre les pays d’accueil et ceux d’origine des enfants, dans une politique réellement centrée sur l’enfant et non secondaire à des pressions implicites ou explicites des pays d’accueil, pourrait avoir une chance d’inverser le désastre actuel.
Cela impliquerait un courage politique considérable pour ne pas considérer comme une priorité « l’intérêt des adultes » et donner une priorité absolue à celui des enfants.
Cela impliquerait une application de l’adoption uniquement avec des pays CLH et un abandon progressif des « accords » avec les pays hors CLH ainsi que des adoptions individuelles qui favorisent les circuits illégaux, parfois à leur insu.
Cette politique éthique serait enrichie par son efficacité à tous les plans, non seulement celui des enfants mais aussi celui des parents mieux sélectionnés, moins nombreux, protégés et encadrés dans leur demande et leur parcours afin de constituer une famille où l’enfant a les meilleurs chances de grandir, toute sa vie. De plus, cela permettrait aussi des adoptions plus adéquates pour des enfants trouvant plus difficilement des parents.
Les rêves ne sont pas réservés aux enfants. Il est de notre responsabilité d’adulte de rêver avec eux et pour eux.



