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La Lettre de la Fondation pour l'Enfance - Lettre n°38 -

La prise en charge des mineurs incarcérés
Docteur Betty Brahmys

 

Les mineurs représentaient au 1 octobre 2002 1.3% des personnes détenues. A Fleury-Mérogis, le Centre des Jeunes Détenus (CJD) constitue le plus grand quartier mineur de France. Aujourd’hui 90 mineurs y sont incarcérés mais la population pénale des mineurs a déjà atteint 120 personnes en 2002.
 
Du point de vue pénitentiaire, l’organisation de la vie dans le quartier des mineurs de Fleury est originale et constitue un modèle : dès leur incarcération les mineurs sont admis dans le quartier des arrivants. Là, ils sont vus par tous les services : détention, Service  Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, Education Nationale, service médical (UCSA) et service de psychiatrie (SMPR). A l’issue de la semaine passée dans ce quartier, une réunion de tous les intervenants cités évoque le cas de chaque mineur et définit une sorte de projet pour la détention. A ce moment-là, le jeune détenu est affecté dans l’une des trois unités de détention : unité ordinaire, unité stricte ou unité libérale. Dans chaque unité l’organisation de la journée est différente, notamment en ce qui concerne l’accès aux espaces de jeu et de détente. C’est le comportement du jeune qui va déterminer son affectation dans l’une des trois unités ; en cas de problème, la punition va constituer en un changement d’unité et non plus forcément, comme c’était le cas auparavant, en un placement au quartier disciplinaire. Ainsi, le nombre d’incidents et donc de placements au quartier disciplinaire a considérablement diminué.

Le personnel pénitentiaire affecté au quartier disciplinaire a considérablement diminué. Le personnel pénitentiaire affecté au quartier des mineurs est volontaire pour cette affectation et reçoit une formation spécifique.

Les surveillants ont la charge d’une aile et connaissent donc parfaitement les jeunes. Ils les encadrent dans toutes leurs activités y compris lors de la promenade ou du sport.
 
L’état de santé des mineurs est préoccupant ;
les consommations de produits illicites ou licites sont très importantes : à ce sujet, il faut surtout noter l’importance de la consommation de cannabis (à des doses de «défonce»), de tabac et le mélange très fréquent de consommation d’alcool associé à des médicaments psychotropes. Le recours à l’héroïne à cet âge demeure exceptionnel.
 
Il faut également noter que l’hygiène de manière générale est déplorable : mauvaise alimentation, état dentaire souvent catastrophique, heures de sommeil fantaisistes, méconnaissance de la physiologie notamment sur la reproduction…
Sur le plan psycho-pathologique, l’adolescence est l’âge de tous les remaniements et on ne peut que rarement poser un diagnostic de structure, par exemple psychotique. Il s’agit plus souvent de troubles de la personnalité que l’on fait souvent entrer dans le cadre de la psychiatrie. Il s‘agit ici essentiellement d’impulsivité, d’immaturité, de sentiment de toute puissance et d’un recours permanent au passage à l’acte auto ou hétéro agressif. Ces jeunes ont une incapacité à se projeter dans l’avenir même proche, ils n’éprouvent pas de culpabilité par rapport aux actes commis ou aux victimes ; souvent ils revendiquent les actes qu’ils ont commis sans cependant en apprécier la gravité. Ils ne présentent pas de symptômes tels que l’anxiété ou la dépression.
 
La prison constitue donc un arrêt dans le cycle de la violence et des passages à l’acte. Cependant, il arrive que, même incarcérés, certains jeunes ne peuvent modifier leur comportement et tentent de s’opposer au règlement.
C’est là que le travail pluridisciplinaire est indispensable pour comprendre ce qui se passe et proposer les réponses adaptées.
 
Dès leur arrivée à Fleury, tous les mineurs incarcérés sont systématiquement vus par le psychiatre du C.J.D. Cela lui permet de connaître l’ensemble des jeunes et surtout de leur donner l’idée qu’ils peuvent bénéficier d’une aide psychologique ou psychiatrique durant l’incarcération et même après celle-ci.
 
La prise en  charge des mineurs par le SMPR fait intervenir le psychiatre mais aussi les infirmières et les psychologues.
Il est souvent plus aisé de proposer un suivi de type soutien par une infirmière (dont la représentation chez les jeunes est toujours positive) ou un suivi de type psychothérapique par un psychologue. Le mot psychiatre est souvent associé dans la tête des mineurs à l’idée de folie et ils ne se sentent pas
(à juste titre) «oufs» (en verlan).
 
Il s’agit de mettre en place un lien de confiance entre le soignant et le jeune. En effet, celui-ci dans son parcours antérieur a déjà vu psychiatres ou/ et psychologues et il n’en a pas gardé une impression favorable.
 
Lorsque le lien est créé, on peut alors aborder avec le jeune son fonctionnement, notamment les raisons qui le poussent à passer à l’acte et à se mettre dans une position difficile tant par rapport à sa famille, à ses proches qu’à lui-même.

Lorsqu’on parle du crime ou du délit commis, on essaie de faire prendre conscience au jeune de la souffrance qu’il a pu causer et de sa propre souffrance psychique.

Parfois il est impossible de proposer des entretiens duels car ceux-ci sont trop intrusifs et le jeune ne peut pas les supporter car il a l’impression de se mettre en danger dans ce cadre.

Dans ces cas, on se sert d’ateliers d’expression et de médiation : il s’agit ici de permettre l’expression de la parole et de la souffrance du jeune par l’intermédiaire de la musique, du théâtre, de la sculpture ou de la réalisation d’une bande dessinée….

Comme la durée de l’incarcération des mineurs est relativement brève (en matière correctionnelle le mandat de dépôt est de 1 mois renouvelable une fois), l’essentiel du travail du SMPR réside dans le fait de permettre au jeune de reconnaître sa souffrance psychique et d’admettre l’idée qu’un suivi spécialisé à l’issue de son incarcération pourrait l’aider à vivre mieux…

La contrainte forte que constitue l’incarcération  permet paradoxalement d’apaiser les pulsions destructrices et violentes et donc d’aborder les points difficiles de l’histoire du jeune, de son positionnement par rapport à sa famille et à la société.

Lorsque le projet de sortie est élaboré en partenariat avec le SPIP et la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse), il faut bien sûr tenir compte du suivi psychologique et prendre contact avec le secteur de psychiatrie compétent (selon l’âge du jeune, secteur de psychiatrie infanto-juvénile ou de psychiatrie générale).
 
L’incarcération d’un mineur ne doit pas seulement servir à «purger une peine». Elle doit être l’occasion d’une élaboration pluridisciplinaire du futur  projet de vie du jeune et de la mise en place de sa prise en charge dans tous les domaines et notamment médico-psychologique.

Docteur Betty Brahmy
Chef du Service Médico-Psychologique Régional
Centre Pénitentiaire de Fleury-Mérogis

Sommaire de la Lettre n°38

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