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Monique
Blachère : Professeur Relier, Vous avez dirigé durant
20 années le service de néonatologie de Port-Royal.
Quelle est pour vous la définition de la prématurité
?
Pr
J.P. Relier : Bien évidemment le prématuré
a toujours existé ! Presque toutes les familles françaises
ont le souvenir de laïeule, qui au début du XXème
siècle ayant accouché prématurément
dun ou plus souvent de deux enfants de 1200 à 1300
g , les avaient enduits de graisse doie, enveloppés
de coton, placés dans le carton à chaussures, et très
souvent même mis dans le four de la cuisinière, toutes
précautions aussi efficaces que lincubateur le plus
moderne, puisque ces jumeaux prématurés et de petit
poids grâce à la présence affectueuse et efficace
de la mère, ont pu grandir et devenir eux-mêmes parents
denfants souvent nés à terme.
La
définition officielle de la prématurité date
de la réunion de lOffice Mondial de la Santé
en 1948, qui définit comme prématuré : «Live
born infant with a period of gestation of less than 37 weeks».
En fait, les progrès réalisés dans le domaine
de la physiologie ftale nous ont appris que ces risques survenaient
surtout avant la 35ème semaine, date charnière dans
la grossesse, à partir de laquelle tous les organes cités
ont acquis une maturation fonctionnelle comparable à celle
du nouveau-né à terme de 40 semaines 1/2. On peut
donc dire que les risques majeurs de la prématurité
concernent
essentiellement le nouveau-né, né avant la 35ème
semaine dâge gestationnel. Dans cette catégorie
globale de la prématurité, il est nécessaire
de différencier trois grandes catégories de prématurés
en fonction de leur âge gestationnel :
1)
de 37 à 32 semaines (de 2000 à 1600 g) dont le pronostic
vital est peu différent actuellement de celui des nouveau-nés
à terme.
2) de 32 à 28 semaines (de 1600 à 1000 g) posant
le plus de problèmes pulmonaires mais dont le pronostic
vital immédiat reste très bon.
3) de 27 semaines et moins (< à 1000 g) qui posent le
plus de problèmes du fait de leur petit poids mais dont
le pronostic vital immédiat a été très
amélioré par les progrès techniques de la
«réanimation».
M.B.
: Quelles sont les conséquences de la prématurité
sur le développement physique, psychique et affectif du nouveau-né
?
J.P.R.
: Les conséquences de la prématurité sont
en rapport avec dune part latteinte des organes prématurés
que sont les poumons, le cerveau, le tube digestif et lil
et, dautre part, les conséquences psycho-affectives
du fait de la rupture, souvent grave, de la relation mère-enfant,
inévitable du fait de la séparation entraînée
par lhospitalisation de ce nouveau-né prématuré.
Le
risque psycho-affectif mérite un chapitre spécial.
Pendant des années il nétait pas pris en considération,
persuadés comme nous létions tous que le prématuré
était un être exprimant peu donc percevant peu. Cétait
dabord refuser de prendre en considération la détresse
de la mère qui supportait mal cette séparation brutale
et totale lors de laccouchement prématuré. De
plus, on sait bien depuis 30 ans que très tôt le ftus
«perçoit» in utero. En tout cas la perfection
de la relation «bio-affective mère-enfant» au
cours de la grossesse supporte mal cette naissance prématurée.
Linterruption de cette relation associée à une
stimulation précoce anormale lors du séjour du prématuré
en unité de néonatologie, constitue un risque psycho-affectif
que les soignants en néonatologie commencent à peine
à appréhender.
Cest
grâce à cette prise de conscience quil a été
possible daccepter la mère près de son enfant,
de diminuer les causes de stimulation sensorielle et sensitive souvent
anarchiques et dramatiques, dadapter les soins aux prématurés
grâce à une prise en charge psycho-affective organisée
de la part des infirmières et des médecins. On peut
dire schématiquement que jusquen 1960 la survie du
nouveau-né pesant moins de 1500 g, cest-à-dire
des prématurés de moins de 32 semaines napparaissait
pas souhaitable à la majorité des pédiatres
, obstétriciens ou sages-femmes.
En
effet, en 1963 L.O. LUBCHENCO, pédiatre américaine
de Denver Colorado, faisait état de 64% des séquelles
graves à dix ans dâge pour les prématurés
de moins de 1500 g nés autour de 1953. Un peu plus tard mais
dans le même temps il faut citer le travail princept de Madame
SAINT-ANNE-DARGASSIS qui à Baudelocque Port-Royal suit régulièrement
286 prématurés vrais compris entre 27 et 36 semaines
admis dans le centre de néonatologie de 1950 à 1962.
Après une surveillance de 13 à 25 ans, SAINT-ANNE-DARGASSIS
observe en 1975 encore 21% de séquelles graves persistantes.
La
transformation profonde tant pour ce qui concerne le pronostic vital
que la qualité de la survie débute en fait dans les
années soixante-dix par lintroduction de deux techniques
qui ont bouleversé la prise en charge des grands prématurés
à savoir : lintroduction de la pression positive continue
dans la ventilation assistée de ces nouveaux-nés dès
1971 à Port-Royal et la nutrition parentérale exclusive
par cathéter percutané et central dès 1975-76
également à Port-Royal.
Pour ce qui concerne les nouveau-nés prématurés
de moins de 28 semaines : la prise en charge systématique
de cette catégorie de prématurés na été
possible que grâce à la multiplication des centres
de néonatologie et à lamélioration des
moyens techniques mis à notre disposition. La prise en charge
à la naissance de ces enfants extrêmement prématurés
nécessite en effet une connaissance particulière de
la physiologie ainsi quun soin minutieux et donc une spécialisation
du personnel soignant.
M.B.
: Quel est donc limpact de léthique, ou même
de la loi, sur lavenir de ces prématurés?
J.P.R.
: Cest certainement dans cette catégorie de poids
que les différences les plus flagrantes entre les équipes
ont pu être notées tant pour ce qui concerne le pronostic
vital que les séquelles à long terme. Dans une étude
rapportée en 1986, les résultats à 3-4 ans
dâge variaient de labsence dinfirmité
motrice avec un quotient moyen de 105, + ou - 15, sans trouble sensoriel
majeur, à plus de 50% de séquelles neurologiques et
sensorielles graves avec dysplasie bronchopulmonaire et autres pathologies
nécessitant des soins coûteux.
La raison majeure de ces différences entre les équipes
semblait être la possibilité darrêter les
soins en cas de situation dépassée. Certaines équipes
reconnaissent que 80% des décès dans cette catégorie
de poids surviennent après décision darrêt
des soins. Dautres équipes par contre, sont obligées
par la loi «de poursuivre les soins quoiquil arrive».
Cest ainsi que les statistiques américaines sont parmi
les plus pessimistes en ce qui concerne lintégration
scolaire.
Beaucoup
ont pu dire que la réanimation des prématurissimes
augmentait lincidence des handicaps dus à la naissance.
Les résultats sont formels : le pourcentage dhandicapés
parmi les nouveau-nés de moins de 1000g diminue avec lamélioration
des techniques de prise en charge. Cependant le nombre absolu denfants
handicapés a augmenté du fait de laugmentation
du nombre de survivants à la naissance dans cette catégorie
de poids. Il apparaît donc évident que grâce
à une meilleure prise en charge du prématuré
de moins de 28 semaines à la naissance et pendant les semaines
qui suivent sa naissance, il est possible daméliorer
son pronostic vital et de diminuer les séquelles sévères.
Cette prise en charge nest cependant pas sans poser de graves
problèmes sociaux, économiques, affectifs et mêmes
éthiques.
Le
coût des soins intensifs à la naissance, le coût
de la prise en charge dune morbidité importante tant
neurologique, sensorielle, psycho-affective que pulmonaire, la peine
et lagression psychologique énorme quentraînent
la naissance et la prise en charge dun prématuré
de moins de 28 semaines par ses parents, léquipe hospitalière
et la société, lépreuve que peut représenter
pour cet ancien prématuré de grandir à côté
des autres enfants normaux en parallèle, soumis à
des rééducations de toutes sortes
Toutes ces
considérations qui entourent la naissance dun prématurissime
rendent compte de la difficulté décisionnelle. Il
ne peut y avoir de décision unique valable pour tout pays,
ni dans un même pays pour toute région ou même
à lintérieur dune même unité.
Cest
vraiment à léquipe locale que revient le pouvoir
de décider si elle peut ou non arrêter les soins en
cas de dégâts cérébraux définitifs
ou de détresse irrécupérable. Cest aussi
à léquipe locale davoir parfois à
refuser la prise en charge dun très grand prématurissime
à la limite de la viabilité laissant prévoir
une issue incertaine, même malgré un investissement
matériel, financier, humain et affectif considérable.
Au
terme de ce bilan rapide sur les trois catégories des prématurés
et leur devenir à long terme, on se rend compte en particulier
dans les catégories de poids les plus bas combien il est
difficile de donner des pourcentages précis ou même
détablir un pronostic formel. Ainsi, on doit toujours
accorder autant dimportance à trois grandes catégories
dévénements qui semblent déterminants
dans la survenue des séquelles :
-
la souffrance périnatale, dautant plus grave lorsquelle
survient sur des cerveaux très immatures en particulier
avant 28 semaines,
-
la persistance dune pathologie néonatale sévère
pulmonaire et, ou digestive, aggravée par des surinfections
fréquentes nécessitant un soutien vital prolongé
(ventilation assistée, nutrition parentale),
-
les mauvaises conditions familiales, un bas niveau socio-culturel,
le bilinguisme, la mauvaise relation mère-enfant, puis
parents-enfants.
Ces
notions permettent de ne pas plaider pour un acharnement thérapeutique
chez les nouveaus-nés très petits et accumulant des
pathologies digestives et neurologiques graves en plus de leur lésion
pulmonaire.
M.B.
: On parle beaucoup aujourdhui de la fécondation
médicalement assistée, est-elle source de prématurité
?
J.P.R.
: Autrement appelée A.M.P. (assistance médicale
à la procréation), elle favorise certainement la prématurité
et le retard de croissance intra-utérin. Ceci est prouvé
par les données du journal « FIVNAT » rassemblant
les données théoriques des centres français.
Plusieurs raisons sont en cause dont il est impossible de faire
le bilan exhaustif.
La
stimulation ovarienne entraîne la production dovules
de moins bonne qualité et facilite les grossesses gémellaires.
De plus, elle nest pas dépourvue de risques pour la
mère !
Dans la fécondation in vitro (F.I.V.), la fécondation
dans le tube à essai prive lovule et le spermatozoïde
des actions bénéfiques de la trompe utérine
de la mère.
La
détresse psychologique de la femme doit être prise
en considération de même que la gêne physique
provoquée par une série dinterventions instrumentales
qui deviennent très délétères avec leur
répétition.
M.B.
: Peut-on dire que le bébé décide de son heure
de naissance en fonction de son bien-être utérin?
J.P.R.
: Certainement ! Lors du terme normal à 40 semaines et
demi, cest la conjonction de contraintes physiques (volume
et poids), hormonales et psychologiques qui font que cest
vraiment le ftus qui devrait décider de son heure de
naissance sans quon lui impose une naissance à telle
heure par une programmation répondant à des critères
matériels et de bien-être obstétrical pour laccoucheur
et toute léquipe.
Au
cours de laccouchement prématuré, cest
aussi bien souvent le ftus qui décide de son heure
car le maintien des conditions dinteraction mère-ftus
et de bien-être ftal ne sont plus idéales !
Cest ainsi que lon peut expliquer certaines infections
dramatiques, certaines contractions utérines très
prématurées
.
M.B.
: Quels conseils pouvez-vous donner aux futures mamans et comment
favoriser une naissance à terme ?
J.P.R.
: Simplement en connaissant le mieux possible les besoins du
ftus, la réalité dun amour mère-ftus
et dune interaction mère-ftus, en faisant du
ftus un être exceptionnel à qui les parents doivent
tout, qui seul peut décider du devenir matériel et
affectif du couple.
Le
ftus nest plus une plante grasse que le placenta nourrit
avec les acides aminés de la mère. Le ftus est
certainement lêtre humain le plus choyé, car
le plus exceptionnel. Le ftus doit vivre, in utero, la plus
belle partie de sa vie terrestre grâce à lamour
inconditionnel de sa mère.
M.B.
: Le bébé prématuré développe-t-il
un instinct de survie?
Question
essentielle, fondamentale car en fait TOUT dépend de la mère,
de ce que sait la mère, de ce que vit la mère, de
ce que désire la mère, malgré les contraintes
sociales, affectives,
professionnelles, caractérielles. Sans vouloir trop «responsabiliser»
la mère, on peut déjà
linformer en lui apprenant, ou lui réapprenant, ce
que lui permettent de savoir aussi bien lexpérience
de milliers dannées de maternage, que limprégnation
hormonale et toute cette information des travaux les plus récents
sur limportance de lAmour, tant pendant la grossesse
que toute la vie durant.
Propos
recueillis par Monique Blachère,
Unité de Formation et de Recherche de la Fondation pour lEnfance
(1)
«Laimer avant quil naisse» )
(2) «Adrien ou la colère des bébés»
)
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de la Lettre n°39
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