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Doit-on
encore, de nos jours, considérer la prématurité
comme un facteur de risques directement impliqué dans la
survenue de maltraitances précoces ?
Dès les années 70-75, on a pu avancer le chiffre de
30 à 35% danciens prématurés dans la
population des enfants maltraités pour une fréquence
de 8% dans la population générale.
De nombreuses publications convergeaient alors pour établir
un lien direct entre prématurité, séparations
néonatales et maltraitances. On sait quune dizaine
dannées plus tard, cette
statistique tombait à 20%, pour atteindre dans les années
85-90 entre 10 et 15% selon les auteurs, pour un taux, il est vrai,
passé à 5% de prématurés dans la population
générale. Il y a lieu de sinterroger sur les
raisons de cette diminution du facteur-prématurité
en tant que source de maltraitance. Auparavant, il nous parait intéressant
dévoquer les différentes explications que donnaient
les praticiens sur le lien de cause à effet entre les deux
phénomènes lorsque celui-ci a véritablement
alerté.
Les
réponses varient selon quelles émanent dune
approche psychanalytique ou socio-économique et culturelle.
Pour les psychanalystes, mettre au monde prématurément
son bébé déclenche chez la mère une
culpabilité vis-à-vis de son enfant : elle na
pas été capable de lui donner le temps indispensable
pour parfaire son développement intra-utérin ; elle
lui en veut de cette culpabilité et peut le ressentir comme
persécuteur, dautant plus quelle se sent frustrée
des gratifications et des valorisations venant de lentourage
social lors dune naissance menée à terme. Elle
ne rencontre pas, face à cet être chétif, fragile
et anxiogène, dont elle ne peut accrocher le regard, le bébé
imaginaire qui a accompagné ses pensées et ses rêveries.
Cette naissance prématurée en ne comblant pas le vide
issu de laccouchement ouvre la brèche à une
blessure narcissique sur laquelle il a été beaucoup
écrit. Pour peu que le nouveau-né parte en réanimation
ou en néonatologie, elle ne le "reconnaîtra"
pas. Et si, comme cétait alors le cas, le personnel
hospitalier se substitue à la mère et la dépossède
de ses capacités de soins, ce sentiment détrangeté
saggrave.
Il ny a plus de continuité possible entre le bébé
imaginé et, en réanimation, ce bébé
réel qui lagresse : elle lagressera à
son tour
On peut remarquer ici combien, dans lapproche
psychanalytique des années 80, les pères tiennent
encore bien peu de place dans la genèse de la prématurité
et de son lien avec la maltraitance ; de même, on ne met guère
en cause
la quasi-institutionnalisation de la rupture des premières
inter-relations mère-enfant lorsque le bébé
ne peut être vu que derrière des vitres. Comme si elle
était inéluctable.
Sur
ce dernier point, lévolution va être considérable
et relativement rapide : en témoigne, dans les années
75-80, linfluence dun mouvement toujours en marche autour
de lhéritage de Frédérick Leboyer et
de "la naissance sans violence", et limpact de la
Circulaire de 1983 relative à
lhumanisation de "Lhospitalisation des enfants"
: elle inclut en annexe les services de maternité et néonatologie,
et la situation particulière des enfants maltraités.
Elle sera suivie en 1984 par la circulaire relative à la
"sensibilisation des personnels de maternité à
laccueil des enfants nés avec un handicap et de leur
famille". Une telle sensibilisation nallait pas manquer
de rejaillir sur toutes les situations de vulnérabilité
anté-, péri-, et post-natale ; on assistait de toutes
part à des modifications profondes des pratiques, comme en
témoigne lexpérience des bébés-tasse
et des unités Kangourou qui se sont généralisées.
En encourageant les parents à participer aux soins de leur
bébé prématuré, on ne les dépossédait
plus de leurs capacités à élever leur enfant,
on favorisait même un investissement positif précoce
des premières inter-relations. On ne doit pas sétonner
si, dans cette population, la fréquence de la maltraitance
est devenue beaucoup moins manifeste.
Il nen reste pas moins vrai que le nombre des prématurés
demeure toujours plus élevé chez les enfants maltraités
que dans la population générale. Mais ici aussi, est-ce
la prématurité qui en est la cause directe, ou plutôt,
au sein de ces familles, la pauvreté, la précarité
socio-culturelle et la vulnérabilité psychologique
dont on sait quelles sont des facteurs majeurs de prématurité
? Et lorsquon sait également que cette fragilité
économique et psycho-sociale est un facteur pouvant favoriser
la maltraitance, on se doit de dire, face aux effets synergiques
de ce cumul, que dans ces cas, la prématurité ne constitue
pas à elle seule une source de maltraitance !
Cependant,
il est tout aussi vrai quun certain nombre de prématurés
qui figurent dans ces statistiques nappartiennent pas à
ces populations en grandes difficultés : on les retrouve
également dans des milieux aisés. Lapproche
psychanalytique reste ici particulièrement précieuse
pour mieux comprendre la souffrance narcissique, la culpabilité,
le sentiment de persécution que ces enfants provoquent chez
ces mères. Le passé de celles-ci nentre-t-il
pas ici en jeu ? Ny a-t-il pas alors cumul de faiblesses présentes
et antérieures ? La fragilité du couple conjugal ,
comme un écho à celle du bébé, nentrave-t-elle
pas également la parentalité naissante ?
Dans
tous les cas, plus quune cause ou un symptôme, la prématurité
se révèle un repère, un indicateur, un "clignotant",
dont il faut décoder le sens pour mieux prendre en compte
les demandes masquées quelle recouvre. La complexité
de ses liens avec la maltraitance mériterait une réactualisation
des recherches et des corrélations statistiques dans ce domaine.
Elles devraient inclure les nouvelles formes de prématurités
issues des progrès de la technologie médicale. De
telles recherches soutiendraient des changements de regards sur
cette problématique et elles sont dailleurs souhaitées
par lensemble des professionnels concernés, toute discipline
confondue. Elles aideront à la mise en place dune prévention
plus adéquate, de travailler en meilleure connaissance "des"
causes et doffrir à ces enfants et leurs familles des
conditions daccueil, daccompagnement et de suivi à
la hauteur de la "bientraitance" qui leur est due . Elles
permettront enfin de donner aux décideurs politiques et administratifs
des arguments qui les convainquent de sengager dans cette
voie.
Danielle
RAPOPORT
Psychologue clinicienne, titulaire de lAP/H
Anne
ROUBERGUE
Neuropédiatre, Hôpital Armand Trousseau, Paris.
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de la Lettre n°39
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