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La Lettre de la Fondation pour l'Enfance - Lettre n°49

Le langage de la violence


Contraire aux objectifs sociaux, la violence n’en est pas moins une relation à l’Autre, une relation inscrite dans un apparent «désordonnancement» du monde. Ainsi, l’enfant confronté à un silence, une anomie, une absence d’interaction, peut chercher l’ouverture d’un dialogue par l’interpellation de son environnement. Pour ce faire, la société moderne organise, autorise, voire légitime un certain nombre de schémas, de catégories d’interpellation dont le recours à la violence fait partie.

L’enfant même en bas âge dispose des codes d’interpellation qui lui permettent de faire savoir à son entourage qu’il a besoin d’un dialogue. Interagissant, même négativement, cet entourage lui renvoie l’efficacité du dispositif.

Pour illustrer ce propos, je prendrais quelques exemples chez les enfants des rues dont la violence a été si souvent caricaturée. À Bogotá, un groupe d’enfants des rues sniffait de la colle dans un recoin d’une grande avenue très fréquentée et personne n’y prêtait attention.

Soudain, un jeune s’est levé et s’interposant au milieu du chemin des passants, torse nu, les bras écartés, les força à le contourner. Formant immédiatement un cercle autour de lui comme des fourmis interrompues dans leur trajet, les promeneurs lui ont donné à cet instant une existence. Le regard de défi de l’enfant montrait qu’il prenait conscience de son être, avant de retourner sniffer sa colle dans l’anonymat. Il ne pouvait exister socialement qu’en faisant peur.


Il en est de même pour un enfant qui vend des objets au feu rouge et qui tire avantage de la capacité d’effroi ou de pitié qu’il est capable de susciter aux passagers des voitures. Il vendra d’autant plus qu’il parviendra à jouer un rôle de terreur ou de pitoyable. En miroir, ce personnage effrayant est si profondément intégré dans les représentations des conducteurs de voiture qu’ils ne peuvent voir un jeune un peu sale dans la rue sans immédiatement évoquer la peur et leur faire acheter la paix (ou la rédemption). Ces interactions «prédigérées» auto-entretiennent les représentations réciproques, par le fait même qu’elles engendrent les mêmes effets en l’absence d’agression véritable mais par une simple interaction de systèmes de représentations.

Il en est de même pour les adolescents de ce qu’on appelle nos «quartiers», pour qui la seule façon d’exister socialement est d’effrayer, directement en se postant au pied de l’immeuble ou par l’intermédiaire des médias. Sans journal télévisé, pas de voiture brûlée. Un tel langage de violence est profondément identitaire et construit, mais leur est rendu nécessaire par l’anomie dans laquelle la société plonge ces adolescents depuis leur plus petite enfance.

Il n’est dès lors pas surprenant que les deux institutions sociales de remise en ordre soient sollicitées pour contrôler la violence : la santé et la justice. Le dialogue devient alors périlleux car faisant suite à une interpellation, la remise en ordre sera interprétée par l’intervenant comme une légitimation d’une prise de pouvoir. Remise en ordre au sens classique du terme : «on visse les boulons», rappel à la loi, ou bien remise en ordre médical avec injonction thérapeutique. La violence de ce re-ordonnancement n’aura pas les effets escomptés, pour autant que les motifs de l’interpellation de l’entourage n’auront pas été traités, à savoir le silence ou la négligence. Mais d’autres actions professionnelles sont envisageables, intégrant très précocement la violence exprimée comme un signal, et construisant avec l’enfant un nouveau dialogue qui, seul, pourra (re)donner ses lettres de noblesse à l’éducation.
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Dr Stéphane TESSIER
Directeur du CRESIF
Centre Régional d’Education pour la Santé
Ile de France


S. Tessier (dir), L’enfant des rues, contribution à une socio-anthropologie de l’enfant en difficulté dans l’espace urbain ; L’Harmattan, Paris, 2005

S. Tessier, J.B. Andréys, M.A. Ribeiro, Santé publique, santé communautaire, Maloine, Paris, 2004


Sommaire de la Lettre n°49

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