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La Lettre de la Fondation pour l'Enfance - Lettre n°50 |
Le rapt des origines
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Des modes de conception encore inimaginables il y a quelques années, comme le don d’embryon, ont vu le jour dans le cadre de l’Assistance Médicale à la Procréation. Le danger n’est pas que ces pratiques se banalisent et se généralisent, c’est qu’elles soient cachées aux enfants qui en sont issus. En effet, s'il était possible de garder un secret absolu sur ces situations, la question de leur confidence à l’enfant ne se poserait même pas. Le problème est que les parents trahissent toujours les conditions de conception de l’enfant par des mots, des gestes ou des attitudes qui créent chez celui-ci un trouble d’autant plus grand que le discours manifeste tendrait à lui faire croire qu’aucun secret ne lui est caché1.
Un enfant confronté à une telle situation perçoit confusément le silence gêné de ses parents et il imagine souvent à leur origine des situations pires que celles qu’on lui cache. Et, s’il parvient à découvrir comment il a été conçu, il est troublé et honteux que cela ne soit inscrit nulle part, précisément comme si c’était honteux. Enfin, même s’il peut comprendre, une fois devenu adulte, que ses parents aient décidé de lui mentir, il risque bien d’éprouver comme une seconde traîtrise le fait de ne jamais pouvoir connaître ses origines.
Ce problème a un aspect culturel. Il nous faut nous familiariser chacun avec le fait que la filiation comporte toujours trois aspects complémentaires aussi importants l’un que l’autre : la composante biologique qui repose sur la filiation génétique ; la composante généalogique qui relève du patronyme et de la reconnaissance par le nom ; et enfin la composante éducative qui se construit à travers les liens, à la fois affectifs et intellectuels, établis entre l’enfant et les adultes qui s’occupent de lui.
Mais ce problème a aussi un aspect législatif. Pour que les enfants pris dans les nouvelles configurations familiales aient les moyens de s'y reconnaître, les livrets de famille devraient intégrer en les distinguant ces trois formes de parentalité. Il est en effet impossible qu’une information aussi essentielle au bon développement psychologique de l’enfant soit abandonnée au bon vouloir des parents et puisse se heurter à leur propre souffrance à en parler.
Une telle réforme profiterait d’ailleurs aussi aux enfants élevés par des couples homosexuels qui peuvent, pour des raisons différentes, avoir des difficultés pour répondre à l’enfant sur son mode de conception. Les enfants s’y retrouveraient- ils automatiquement à partir du moment où ces informations seraient inscrites ? Non bien sûr ! Mais sans un tel cadre, et pour autant que les parents soient gênés d’aborder ces questions, le risque est grand qu’ils n’y arrivent jamais.
En outre, l'inscription de la filiation dans un document officiel permettrait de faire bénéficier tout le monde de la progression des connaissances en matière de génétique et de thérapies préventives. En effet, il serait très inégalitaire que se constituent deux catégories de citoyens : d'un côté, ceux qui ont connaissance de leur filiation biologique et génétique et peuvent donc bénéficier de thérapeutiques préventives en fonction des maladies connues de leurs ascendants ; et de l’autre, ceux qui sont tenus dans l’ignorance de celle-ci – voire orientés sur une fausse piste comme dans cette forme de mensonge garanti par l’état qu’est l’adoption plénière - et donc privés dans ce domaine.
Malheureusement, tout se passe comme si le législateur craignait que la reconnaissance officielle de la distinction entre filiation génétique et filiation éducative - lorsque tel est le cas - aboutisse à une valorisation excessive de la première par l'enfant et à une dévalorisation de la seconde. Mais on constate chaque jour que c’est le contraire qui se passe ! Le secret entretenu nourrit le désir de l'enfant de retrouver celui que ses parents adoptifs cachent parce qu'ils souffrent de n’avoir pas pu transmettre leur patrimoine génétique à leur progéniture. Seule la reconnaissance des trois formes complémentaires de filiation permettra de remettre la filiation génétique à sa juste place, et par contrecoup, de rendre tous les citoyens égaux par rapport à elle. Car elle n’est qu’un élément parmi d’autres dans le grand puzzle de la vie, ni plus ni moins importante que les filiations éducative et généalogique. Et c’est bien la raison pour laquelle chacun doit se voir reconnaître le droit de pouvoir accéder à la sienne, afin qu’aucune pièce ne lui manque dans la construction de son identité.
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Serge TISSERON
Psychanalyste
1 Sur la manière dont un secret suinte toujours, on peut consulter mon ouvrage Secrets de famille, mode d’emploi, Paris, Marabout, 1997
Sommaire de la Lettre n°50
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