Le placement familial est, sans conteste, le moyen le plus “naturel” d’assurer une parentalité de remplacement au bénéfice
d’enfants dont les géniteurs sont disparus, défaillants ou maltraitants. C’est aussi le plus ancien : Moïse, OEdipe, pour ne citer
que les plus célèbres ont été élevés dans des familles d’accueil ! Après qu’il eut été quasiment l’unique dispositif d’accueil,
il fit l’objet, au cours des dernières années, de mises en cause aussi sévères que sommaires et partant, d’une désaffection
certaine de la part de l’institution sociale. Ce “désamour” participait d’une part, de la mise en évidence de graves dysfonctionnements
du système, et d’autre part, d’une mode idéologique rejetant les valeurs familiales, dans le même temps d’ailleurs,
que, curieusement, s’établissait et régnait en maître, une idéologie sacralisant le lien avec les géniteurs.
Il ne fait aucun doute que des générations
d’enfants ont été confiés à des familles
d’accueil dans lesquelles ils ont été traités
comme des esclaves domestiques, souvent
gravement maltraités et abandonnés affectivement.
L’impéritie des services de placement,
tragiquement évidente, tenait alors
à l’insuffisance de leurs moyens, tant au
plan du nombre des intervenants qu’à celui
des lacunes abyssales de leur formation,
mais aussi à l’illusion qu’il suffisait de “transplanter”
l’enfant d’un environnement pathogène
dans une “bonne famille” pour que
tous les problèmes soient réglés. Hélas,
toutes les familles d’accueil n’étaient pas
“bonnes”, loin de là et ceci d’autant plus que
leur sélection procédait d’un amateurisme
pas même éclairé, et, par ailleurs, l’on ignorait
la réalité du traumatisme psychique qui,
quoi qu’il en soit de la qualité de l’environnement,
était très souvent à l’origine d’évolutions
pathologiques pour les enfants victimes.
C’est cette situation, certes déplorable, qui
conduisit à la “mode” des placements en
institution, alors même que celles-ci produisaient
nombre d’effets pervers, ou, pire
encore, au maintien des enfants dans des
milieux familiaux hautement destructeurs.
Aujourd’hui, en tenant compte des progrès,
limités mais incontestables, dans l’organisation
et le fonctionnement des services
spécialisés en placement familial, il serait
bon de considérer ce mode de prise en charge
à partir d’une évaluation clinique et non
plus de croyances et d’idéologies. Si, depuis
toujours, l’on savait intuitivement qu’un
enfant a besoin pour grandir d’une façon
harmonieuse, qu’une parentalité suffisamment
bonne lui soit assurée, cette exigence
est aujourd’hui établie scientifiquement.
Que cette “fonction parentale” soit exercée
par les géniteurs, par une famille de substitution
ou dans un cadre institutionnel, importe
peu : l’important est la qualité de cette
parentalité. Ceci étant, lorsque des géniteurs
mettent leur enfant en danger ce qui impose
une séparation (ou devrait l’imposer), le
choix d’un mode de placement doit (devrait)
relever d’une évaluation clinique très rigoureuse
des besoins spécifiques de l’enfant
considéré, au regard de son histoire, des
troubles traumatiques qu’il présente, de ses
capacités, de sa personnalité. C’est d’une
telle minutieuse observation que devrait
procéder le choix entre une prise en charge
dans le cadre d’une institution ou bien dans
celui d’une famille d’accueil.
La décision de séparer un enfant de son
milieu familial d’origine prise dans le cadre
d’une mesure judiciaire de protection, doit
(devrait) avoir pour objectif de le protéger
d’un danger physique ou psychologique qui
le menace en raison du comportement de
ses géniteurs.
On doit regretter que trop souvent cette séparation
intervienne très tardivement après
que l’enfant ait subi des dommages graves :
c’est là un effet particulièrement regrettable
de l’idéologie du maintien du lien, alors que
ce fameux “lien” ressemble étonnamment
à une corde de pendu. Comment peut-on,
notamment, continuer d’établir de spécieuses
distinctions entre un enfant “en
danger” et un enfant “maltraité”, alors que
le seul fait pour l’enfant, sujet en construction,
d’être soumis à une menace constante
est, en soi, une maltraitance ?
Ainsi l’enfant placé par une décision d’autorité,
est-il, dans tous les cas, un enfant
victime de maltraitances plus ou moins
graves et donc un enfant blessé en nécessité
d’être soigné afin d’éviter une évolution
post-traumatique de nature pathologique.
De là cette idée chère à la très regrettée
Myriam David, selon laquelle tout placement
doit être thérapeutique, faute de quoi il
sera pathogène. Cette évidence est, hélas,
loin d’avoir frappé la conscience de nombreux
décideurs, lesquels, pour faire bonne
mesure, confondent généralement “thérapeutique”
et “médical”, ce qui a pour effet
d’enfermer les enfants victimes dans une nosographie
psychiatrique, de les considérer
comme des “malades”, alors même qu’ils
sont des “victimes” dont les troubles relèvent
de symptômes réactionnels aux violences
subies.
Pourtant l’accueil dans une famille de substitution
est, dans la plupart des cas, une
réponse pertinente au besoin d’apporter aux
enfants victimes de maltraitance un accompagnement
parental réparateur. Les traumas induits par le comportement des géniteurs
ont notamment pour effet l’introjection dans
la psyché de l’enfant, d’imagos parentales
pathogènes qui, faute d’être revisitées et
réhabilitées, commanderont des désordres
psychiques insensibles à la qualité de l’environnement
social. Or, la confrontation avec
un fonctionnement familial “suffisamment
bon”, offre la possibilité de revenir sur les
enregistrements précoces inadéquats. Dans
le cadre du système familial d’accueil, l’enfant
répétant naturellement son comportement
antérieur, obtiendra des réponses
différentes, élaborées et adaptées, non plus
des passages à l’acte pulsionnels, mais des
réactions contre-transférentielles porteuses
d’un sens pensé au regard d’un objectif thérapeutique.
Il pourra alors reconstruire progressivement
ses parents intériorisés qui lui
permettront d’étayer la construction de sa
personnalité.
Si donc le dispositif “placement familial”
offre un potentiel thérapeutique particulièrement
riche, sa pertinence effective dépend
évidemment des conditions concrètes de sa
mise en oeuvre. Son efficacité sera d’abord
dépendante de son inscription symbolique
dans l’ordre du thérapeutique, de sa revendication
clairement affirmée d’être un lieu
de réparation et non pas un lieu d’accueil
socio-éducatif. Il conviendra aussi que ses
références théorico-cliniques procèdent
d’une prise en compte du traumatisme réel
et s’inspirent des l’enseignements issus de
la victimologie clinique et notamment des
travaux récents sur les psycho-traumatismes.
Ceci présuppose une libération du
dogme psychanalytique, ce qui représente
sans contexte un ambitieux programme.
Ensuite, la formation des intervenants, les
méthodes mises en oeuvre, la détermination
des structures, doivent être définies en
fonction non pas d’a priori organisationnels,
mais des spécificités de la pathologie du lien
que représentent les maltraitances. Enfin,
il est indispensable qu’une supervision offre
aux acteurs un espace d’élaboration de leur
contre-transfert et qu’un système d’évaluation
permanente assure un contrôle des
effets réels de la mise en oeuvre du projet
thérapeutique défini pour chaque enfant.