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La Lettre de la Fondation pour l'Enfance - Lettre n°54

Pour une fonction thérapeutique du placement familial


Le placement familial est, sans conteste, le moyen le plus “naturel” d’assurer une parentalité de remplacement au bénéfice d’enfants dont les géniteurs sont disparus, défaillants ou maltraitants. C’est aussi le plus ancien : Moïse, OEdipe, pour ne citer que les plus célèbres ont été élevés dans des familles d’accueil ! Après qu’il eut été quasiment l’unique dispositif d’accueil, il fit l’objet, au cours des dernières années, de mises en cause aussi sévères que sommaires et partant, d’une désaffection certaine de la part de l’institution sociale. Ce “désamour” participait d’une part, de la mise en évidence de graves dysfonctionnements du système, et d’autre part, d’une mode idéologique rejetant les valeurs familiales, dans le même temps d’ailleurs, que, curieusement, s’établissait et régnait en maître, une idéologie sacralisant le lien avec les géniteurs.


Il ne fait aucun doute que des générations d’enfants ont été confiés à des familles d’accueil dans lesquelles ils ont été traités comme des esclaves domestiques, souvent gravement maltraités et abandonnés affectivement. L’impéritie des services de placement, tragiquement évidente, tenait alors à l’insuffisance de leurs moyens, tant au plan du nombre des intervenants qu’à celui des lacunes abyssales de leur formation, mais aussi à l’illusion qu’il suffisait de “transplanter” l’enfant d’un environnement pathogène dans une “bonne famille” pour que tous les problèmes soient réglés. Hélas, toutes les familles d’accueil n’étaient pas “bonnes”, loin de là et ceci d’autant plus que leur sélection procédait d’un amateurisme pas même éclairé, et, par ailleurs, l’on ignorait la réalité du traumatisme psychique qui, quoi qu’il en soit de la qualité de l’environnement, était très souvent à l’origine d’évolutions pathologiques pour les enfants victimes. C’est cette situation, certes déplorable, qui conduisit à la “mode” des placements en institution, alors même que celles-ci produisaient nombre d’effets pervers, ou, pire encore, au maintien des enfants dans des milieux familiaux hautement destructeurs.

Aujourd’hui, en tenant compte des progrès, limités mais incontestables, dans l’organisation et le fonctionnement des services spécialisés en placement familial, il serait bon de considérer ce mode de prise en charge à partir d’une évaluation clinique et non plus de croyances et d’idéologies. Si, depuis toujours, l’on savait intuitivement qu’un enfant a besoin pour grandir d’une façon harmonieuse, qu’une parentalité suffisamment bonne lui soit assurée, cette exigence est aujourd’hui établie scientifiquement. Que cette “fonction parentale” soit exercée par les géniteurs, par une famille de substitution ou dans un cadre institutionnel, importe peu : l’important est la qualité de cette parentalité. Ceci étant, lorsque des géniteurs mettent leur enfant en danger ce qui impose une séparation (ou devrait l’imposer), le choix d’un mode de placement doit (devrait) relever d’une évaluation clinique très rigoureuse des besoins spécifiques de l’enfant considéré, au regard de son histoire, des troubles traumatiques qu’il présente, de ses capacités, de sa personnalité. C’est d’une telle minutieuse observation que devrait procéder le choix entre une prise en charge dans le cadre d’une institution ou bien dans celui d’une famille d’accueil.

La décision de séparer un enfant de son milieu familial d’origine prise dans le cadre d’une mesure judiciaire de protection, doit (devrait) avoir pour objectif de le protéger d’un danger physique ou psychologique qui le menace en raison du comportement de ses géniteurs.

On doit regretter que trop souvent cette séparation intervienne très tardivement après que l’enfant ait subi des dommages graves : c’est là un effet particulièrement regrettable de l’idéologie du maintien du lien, alors que ce fameux “lien” ressemble étonnamment à une corde de pendu. Comment peut-on, notamment, continuer d’établir de spécieuses distinctions entre un enfant “en danger” et un enfant “maltraité”, alors que le seul fait pour l’enfant, sujet en construction, d’être soumis à une menace constante est, en soi, une maltraitance ? Ainsi l’enfant placé par une décision d’autorité, est-il, dans tous les cas, un enfant victime de maltraitances plus ou moins graves et donc un enfant blessé en nécessité d’être soigné afin d’éviter une évolution post-traumatique de nature pathologique.

De là cette idée chère à la très regrettée Myriam David, selon laquelle tout placement doit être thérapeutique, faute de quoi il sera pathogène. Cette évidence est, hélas, loin d’avoir frappé la conscience de nombreux décideurs, lesquels, pour faire bonne mesure, confondent généralement “thérapeutique” et “médical”, ce qui a pour effet d’enfermer les enfants victimes dans une nosographie psychiatrique, de les considérer comme des “malades”, alors même qu’ils sont des “victimes” dont les troubles relèvent de symptômes réactionnels aux violences subies.

Pourtant l’accueil dans une famille de substitution est, dans la plupart des cas, une réponse pertinente au besoin d’apporter aux enfants victimes de maltraitance un accompagnement parental réparateur. Les traumas induits par le comportement des géniteurs ont notamment pour effet l’introjection dans la psyché de l’enfant, d’imagos parentales pathogènes qui, faute d’être revisitées et réhabilitées, commanderont des désordres psychiques insensibles à la qualité de l’environnement social. Or, la confrontation avec un fonctionnement familial “suffisamment bon”, offre la possibilité de revenir sur les enregistrements précoces inadéquats. Dans le cadre du système familial d’accueil, l’enfant répétant naturellement son comportement antérieur, obtiendra des réponses différentes, élaborées et adaptées, non plus des passages à l’acte pulsionnels, mais des réactions contre-transférentielles porteuses d’un sens pensé au regard d’un objectif thérapeutique. Il pourra alors reconstruire progressivement ses parents intériorisés qui lui permettront d’étayer la construction de sa personnalité.

Si donc le dispositif “placement familial” offre un potentiel thérapeutique particulièrement riche, sa pertinence effective dépend évidemment des conditions concrètes de sa mise en oeuvre. Son efficacité sera d’abord dépendante de son inscription symbolique dans l’ordre du thérapeutique, de sa revendication clairement affirmée d’être un lieu de réparation et non pas un lieu d’accueil socio-éducatif. Il conviendra aussi que ses références théorico-cliniques procèdent d’une prise en compte du traumatisme réel et s’inspirent des l’enseignements issus de la victimologie clinique et notamment des travaux récents sur les psycho-traumatismes. Ceci présuppose une libération du dogme psychanalytique, ce qui représente sans contexte un ambitieux programme.

Ensuite, la formation des intervenants, les méthodes mises en oeuvre, la détermination des structures, doivent être définies en fonction non pas d’a priori organisationnels, mais des spécificités de la pathologie du lien que représentent les maltraitances. Enfin, il est indispensable qu’une supervision offre aux acteurs un espace d’élaboration de leur contre-transfert et qu’un système d’évaluation permanente assure un contrôle des effets réels de la mise en oeuvre du projet thérapeutique défini pour chaque enfant.


Pierre LASSUS
Directeur de la revue Vues d’enfance

Auteur de : “L’enfance sacrifiée”. Albin Michel.1997,
“Être parents au risque de l’Évangile” Albin Michel 1999,
“Maltraitances”. Stock. 2001


Sommaire de la Lettre n°54

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