Sommaire de la Lettre
Un
Bonbon, ça va.Trois Bonbons....
-
Boris Cyrulnik -
J'espère
qu'il y a prescription, parce que je dois commencer cet article
par un terrible aveu : à l'âge de treize ans, j'ai
volé un livre de Sade, croyant qu'il s'agissait d'un texte
érotique. Je fus cruellement puni tant je me suis ennuyé.
Des
pages entières ne parlaient que d'économie politique,
entrecoupées de quelques descriptions d'activités
sexuelles qui évoquaient plus un ramonage de tubulure qu'une
activité érotique.
Le
problème est ainsi posé : j'avais besoin d'un modèle
pour exprimer l'étrange émotion qui venait de naître
en moi et je ne pouvais pas accepter n'importe lequel. Il fallait
que l'exemple corresponde à ce qui était en moi.
Ce
modèle je l'ai rencontré dans les films de Truffaut
et de Vadim.
J'ai beaucoup aimé la gentillesse empotée des garçons
de Truffaut qui, faute de mieux, serraient longuement la main
des filles. J'ai été bouleversé par la somptuosité
des femmes de Vadim, sur des chevaux galopants dans la brume ou
prenant des postures paresseuses dans de profonds fauteuils. Rien
ne pouvait être plus érotique. Je sortais de ces
films éberlué, avec un monde intime étoilé
qui me disait comment faire pour conquérir une de ces merveilles
vers lesquelles me poussaient mes étranges émotions.
Des
livres comme «Rose bonbon» ou comme «Il
entrerait dans la légende» peuvent-ils constituer
des modèles comportementaux, des guides sexuels ?
Quand
un adolescent arrive à l'âge du sexe il a été
façonné par tout son développement passé
où il a appris à son insu, sans que personne ne
s'en rende compte, à percevoir préférentiellement
un type d'images ou de mots qui vont le stimuler plus que tout
autre.
Cet
inconscient cognitif qui s'imprègne dans la mémoire
de l'enfant et le rend préférentiellement sensible
à un type d'image érotique vient donc de son entourage
affectif et culturel puisque c'est lui qui dispose ces images
autour de l'enfant et les met en lumière avec des mots.
Quand
j'étais jeune homme, j'ai eu des copains dont les émotions
érotiques m'étonnaient. J'ai connu Don Juan dont
je jalousais les succès, jusqu'au jour où j'ai compris
qu'il ne désirait pas les femmes, mais qu'il aimait simplement
en compter une de plus à son tableau de chasse («Mille
E Tre» lui fait dire Mozart). 
Mon
copain Don Juan aurait certainement pouffé de rire, en
lisant que les objets érotiques dans «Rose bonbon»
étaient des petites filles urinantes et que les images
les plus stimulantes de «Il entrerait dans la légende»
étaient des orifices de toutes sortes où bouillonne
«le sperme chaud au goût de sucre et de sang».
La
lecture de ces bouquins n'aurait provoqué aucun passage
à l'acte. Pour que mon ami soit ému il aurait fallu
que les images et les mots proposés par les auteurs entrent
en lui comme une clé dans une serrure.
Quand
on arrive à l'âge du sexe, on est façonné
depuis longtemps. Alors, «la fente d'une petite fille en
train de faire pipi» ou «l'inondation par sept fois
du foutre qu'il n'avait pas voulu donner à Mylène»
ne pourront troubler que ceux qui auparavant auront été
rendus sensibles à ce type d'image. Les autres rigoleront
pour cacher leur gêne, ils seront étonnés
ou dégoûtés que de telles images puissent
avoir un effet érotique. Quant à ceux qui sont chamboulés
par ces fentes urinantes ou ces orifices fumants, ils partiront
à la recherche de telles images, même si les livres
ne sont pas écrits.
Dans
le monde des adultes, la situation est claire : ceux pour qui
ces images n'évoquent rien seront indifférents ou
écoeurés, et ceux qui raffolent de ces stimulations
les chercheront tellement qu'ils finiront par les trouver.
Le
problème est différent pour les enfants dont l'inconscient
cognitif est façonné par leur entourage affectif
et culturel. Il s'agit d'un apprentissage à leur insu où
les gestes, les images et les mots des adultes s'imprègnent
dans la mémoire des petits et donnent forme au monde qu'ils
perçoivent préférentiellement. En arrivant
à l'âge du sexe, c'est à ce monde qu'ils répondront.
Quand
la famille et les artistes placent autour de l'enfant des images,
des films, des publicités et des mots qui racontent avec
talent comment forcer une fille ou comment la faire «tourner»,
ces enfants (quand leur famille aura été transparente),
s'imprègnent comme une éponge de ces modèles,
et se demandent où est le crime quand ils passent à
l'acte : «On a bien rigolé, elle en a profité».
La violence des images ne sourit qu'à ceux qui les espèrent.
Les autres seront effrayés ou horrifiés s'ils ont
reçu un façonnement affectif différent.
Toute
culture doit proposer un modèle sexuel qui moralise les
individus mais auquel tous les membres du groupe ne peuvent pas
adhérer.
Certains
homosexuels auront du mal à s'inspirer du modèle
hétérosexuel, de même que des sexualités
minoritaires ne s'y reconnaîtront pas. Ce qui revient à
dire que si une culture se laisse envahir par un modèle
à la «Rose bonbon», beaucoup d'enfants
risqueront de s'en inspirer et de faire un contresens sexuel.
C'est
ce qui se passe souvent dans les viols collectifs où un
mâle inducteur force une fille à «tourner»
et l'offre à des garçons qui parfois auraient préféré
un autre type de relation sexuelle. Ils sont abusés par
un modèle qui ne leur convient pas.
Quant
à la fille, elle est blessée, gravement. Si ce contresens
sexuel est possible, c'est que le modèle du groupe des
enfants a été structuré par des cassettes
pornos que l'on regarde en riant, des publicités où
l'on voit une jolie femme baisser sa culotte pour vendre un parfum
ou exposer son arrière-train pour offrir une voie d'entrée
à une belle voiture.
Deux
adolescents sur trois arrivent à l'âge du sexe avec,
au fond d'eux-mêmes une sérénité affective
qui leur permet de sourire et de ne pas se laisser influencer.
Ce n'est pas le cas d'un adolescent sur trois qui, à cause
d'un développement affectif difficile sera stimulé
ou désorienté par ces images et ces récits.
Il
n'est pas rare qu'un jeune, terriblement angoissé par ces
mises en scène, s'en défende par une vertu maladive
dont la haine du sexe est un symptôme majeur.
On
ne peut donc pas dire qu'une image, une publicité ou une
lecture provoquent un passage à l'acte. Mais on peut dire
que si un monde culturel est structuré par de telles images
sémantisées, quelques adolescents dont la sexualité
est encore incertaine se laisseront influencer sans conscience
du crime. C'est le plus naturellement du monde qu'ils passeront
à l'acte puisque ce modèle culturel aura été
imprégné dans leurs apprentissages non conscients
depuis leur petite enfance.
Pour
lutter contre cette pollution culturelle tous les régimes
totalitaires ont imposé une sexualité pure. Les
nazis accouplaient des blonds et des blondes de qualité
supérieure afin d'éviter la dégénérescence
provoquée par les colorés et ceux qui ne respectaient
pas la position du missionnaire.
Les
soviétiques réalisaient de jolis films colorés,
avec tracteurs sur soleil couchant, où le «petit
père des peuples» demandait aux jeunes de s'accoupler
seulement à la fin du plan quinquennal. Et les intégristes
de tous poils et de toutes religions imposent une sexualité
tombée du ciel donc non négociable.
Tous
ceux qui n'acceptent pas cette normativité sociale méritent
la mort, la torture, l'excommunication, la déportation
ou, si l'on est tolérant, la rééducation
ou la stérilisation, au nom de la Morale.
Alors,
que faut-il faire ?
Comme
d'habitude, tout choix est tragique et preuve de liberté.
Faut-il tolérer un désordre sexuel qui ne structurerait
pas nos enfants et les soumettrait à un modèle mercantile
ou pervers ? Ou faut-il leur imposer un seul ordre qui les pétrifierait
et ne conviendrait forcément pas à tous ?
Les
adultes sont responsables des modèles qu'ils disposent
autour des enfants et qui se plantent dans leur psychisme. Notre
culture ne peut pas se laisser structurer par des scénarios
pervers qui, au nom de la créativité, ne tiennent
pas compte des effets qu'ils produisent dans le monde mental des
autres.
Même
si les auteurs ne sont pas toujours pervers, le pouvoir façonnant
de leurs fictions est bien supérieur à celui de
nos explications. Il peut délabrer le psychisme d'un enfant
ou l'orienter vers une pratique qui n'est pas la sienne.
D'autant
que certains juges, entraînés par une vertueuse indignation
punissent cruellement certains passages à l'acte de petits
garçons et transforment une aberration sexuelle condamnable,
en fracas irrémédiable.
Quand
on me demande de choisir entre deux voies, je n'hésite
jamais : je prends la troisième. Le problème n'est
pas de censurer comme l'aurait fait un régime totalitaire,
ni de ne pas censurer comme l'aurait fait une démocratie.
Il faut se demander comment notre bain culturel façonne
l'imaginaire de nos enfants et tutorise leurs actes.
Alors,
un bonbon ça va, mais trois bonbons, bonjour les dégâts
!
Docteur
Boris cyrulnik
Ethopsychiatre, Toulon
Membre du Comité Scientifique de
lUnité de Formation et de Recherche
de la Fondation pour lEnfance