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La Lettre de la Fondation pour l'Enfance - Lettre n°36 -


Sommaire de la Lettre

Un Bonbon, ça va.Trois Bonbons....
- Boris Cyrulnik -

J'espère qu'il y a prescription, parce que je dois commencer cet article par un terrible aveu : à l'âge de treize ans, j'ai volé un livre de Sade, croyant qu'il s'agissait d'un texte érotique. Je fus cruellement puni tant je me suis ennuyé.

Des pages entières ne parlaient que d'économie politique, entrecoupées de quelques descriptions d'activités sexuelles qui évoquaient plus un ramonage de tubulure qu'une activité érotique.

Le problème est ainsi posé : j'avais besoin d'un modèle pour exprimer l'étrange émotion qui venait de naître en moi et je ne pouvais pas accepter n'importe lequel. Il fallait que l'exemple corresponde à ce qui était en moi.

Ce modèle je l'ai rencontré dans les films de Truffaut et de Vadim.
J'ai beaucoup aimé la gentillesse empotée des garçons de Truffaut qui, faute de mieux, serraient longuement la main des filles. J'ai été bouleversé par la somptuosité des femmes de Vadim, sur des chevaux galopants dans la brume ou prenant des postures paresseuses dans de profonds fauteuils. Rien ne pouvait être plus érotique. Je sortais de ces films éberlué, avec un monde intime étoilé qui me disait comment faire pour conquérir une de ces merveilles vers lesquelles me poussaient mes étranges émotions.

Des livres comme «Rose bonbon» ou comme «Il entrerait dans la légende» peuvent-ils constituer des modèles comportementaux, des guides sexuels ?

Quand un adolescent arrive à l'âge du sexe il a été façonné par tout son développement passé où il a appris à son insu, sans que personne ne s'en rende compte, à percevoir préférentiellement un type d'images ou de mots qui vont le stimuler plus que tout autre.

Cet inconscient cognitif qui s'imprègne dans la mémoire de l'enfant et le rend préférentiellement sensible à un type d'image érotique vient donc de son entourage affectif et culturel puisque c'est lui qui dispose ces images autour de l'enfant et les met en lumière avec des mots.

Quand j'étais jeune homme, j'ai eu des copains dont les émotions érotiques m'étonnaient. J'ai connu Don Juan dont je jalousais les succès, jusqu'au jour où j'ai compris qu'il ne désirait pas les femmes, mais qu'il aimait simplement en compter une de plus à son tableau de chasse («Mille E Tre» lui fait dire Mozart). Boris Cyrulnik

Mon copain Don Juan aurait certainement pouffé de rire, en lisant que les objets érotiques dans «Rose bonbon» étaient des petites filles urinantes et que les images les plus stimulantes de «Il entrerait dans la légende» étaient des orifices de toutes sortes où bouillonne «le sperme chaud au goût de sucre et de sang».

La lecture de ces bouquins n'aurait provoqué aucun passage à l'acte. Pour que mon ami soit ému il aurait fallu que les images et les mots proposés par les auteurs entrent en lui comme une clé dans une serrure.

Quand on arrive à l'âge du sexe, on est façonné depuis longtemps. Alors, «la fente d'une petite fille en train de faire pipi» ou «l'inondation par sept fois du foutre qu'il n'avait pas voulu donner à Mylène» ne pourront troubler que ceux qui auparavant auront été rendus sensibles à ce type d'image. Les autres rigoleront pour cacher leur gêne, ils seront étonnés ou dégoûtés que de telles images puissent avoir un effet érotique. Quant à ceux qui sont chamboulés par ces fentes urinantes ou ces orifices fumants, ils partiront à la recherche de telles images, même si les livres ne sont pas écrits.

Dans le monde des adultes, la situation est claire : ceux pour qui ces images n'évoquent rien seront indifférents ou écoeurés, et ceux qui raffolent de ces stimulations les chercheront tellement qu'ils finiront par les trouver.

Le problème est différent pour les enfants dont l'inconscient cognitif est façonné par leur entourage affectif et culturel. Il s'agit d'un apprentissage à leur insu où les gestes, les images et les mots des adultes s'imprègnent dans la mémoire des petits et donnent forme au monde qu'ils perçoivent préférentiellement. En arrivant à l'âge du sexe, c'est à ce monde qu'ils répondront.

Quand la famille et les artistes placent autour de l'enfant des images, des films, des publicités et des mots qui racontent avec talent comment forcer une fille ou comment la faire «tourner», ces enfants (quand leur famille aura été transparente), s'imprègnent comme une éponge de ces modèles, et se demandent où est le crime quand ils passent à l'acte : «On a bien rigolé, elle en a profité». La violence des images ne sourit qu'à ceux qui les espèrent. Les autres seront effrayés ou horrifiés s'ils ont reçu un façonnement affectif différent.

Toute culture doit proposer un modèle sexuel qui moralise les individus mais auquel tous les membres du groupe ne peuvent pas adhérer.

Certains homosexuels auront du mal à s'inspirer du modèle hétérosexuel, de même que des sexualités minoritaires ne s'y reconnaîtront pas. Ce qui revient à dire que si une culture se laisse envahir par un modèle à la «Rose bonbon», beaucoup d'enfants risqueront de s'en inspirer et de faire un contresens sexuel.

C'est ce qui se passe souvent dans les viols collectifs où un mâle inducteur force une fille à «tourner» et l'offre à des garçons qui parfois auraient préféré un autre type de relation sexuelle. Ils sont abusés par un modèle qui ne leur convient pas.

Quant à la fille, elle est blessée, gravement. Si ce contresens sexuel est possible, c'est que le modèle du groupe des enfants a été structuré par des cassettes pornos que l'on regarde en riant, des publicités où l'on voit une jolie femme baisser sa culotte pour vendre un parfum ou exposer son arrière-train pour offrir une voie d'entrée à une belle voiture.

Deux adolescents sur trois arrivent à l'âge du sexe avec, au fond d'eux-mêmes une sérénité affective qui leur permet de sourire et de ne pas se laisser influencer. Ce n'est pas le cas d'un adolescent sur trois qui, à cause d'un développement affectif difficile sera stimulé ou désorienté par ces images et ces récits.

Il n'est pas rare qu'un jeune, terriblement angoissé par ces mises en scène, s'en défende par une vertu maladive dont la haine du sexe est un symptôme majeur.

On ne peut donc pas dire qu'une image, une publicité ou une lecture provoquent un passage à l'acte. Mais on peut dire que si un monde culturel est structuré par de telles images sémantisées, quelques adolescents dont la sexualité est encore incertaine se laisseront influencer sans conscience du crime. C'est le plus naturellement du monde qu'ils passeront à l'acte puisque ce modèle culturel aura été imprégné dans leurs apprentissages non conscients depuis leur petite enfance.

Pour lutter contre cette pollution culturelle tous les régimes totalitaires ont imposé une sexualité pure. Les nazis accouplaient des blonds et des blondes de qualité supérieure afin d'éviter la dégénérescence provoquée par les colorés et ceux qui ne respectaient pas la position du missionnaire.

Les soviétiques réalisaient de jolis films colorés, avec tracteurs sur soleil couchant, où le «petit père des peuples» demandait aux jeunes de s'accoupler seulement à la fin du plan quinquennal. Et les intégristes de tous poils et de toutes religions imposent une sexualité tombée du ciel donc non négociable.

Tous ceux qui n'acceptent pas cette normativité sociale méritent la mort, la torture, l'excommunication, la déportation ou, si l'on est tolérant, la rééducation ou la stérilisation, au nom de la Morale.

Alors, que faut-il faire ?

Comme d'habitude, tout choix est tragique et preuve de liberté. Faut-il tolérer un désordre sexuel qui ne structurerait pas nos enfants et les soumettrait à un modèle mercantile ou pervers ? Ou faut-il leur imposer un seul ordre qui les pétrifierait et ne conviendrait forcément pas à tous ?

Les adultes sont responsables des modèles qu'ils disposent autour des enfants et qui se plantent dans leur psychisme. Notre culture ne peut pas se laisser structurer par des scénarios pervers qui, au nom de la créativité, ne tiennent pas compte des effets qu'ils produisent dans le monde mental des autres.

Même si les auteurs ne sont pas toujours pervers, le pouvoir façonnant de leurs fictions est bien supérieur à celui de nos explications. Il peut délabrer le psychisme d'un enfant ou l'orienter vers une pratique qui n'est pas la sienne.

D'autant que certains juges, entraînés par une vertueuse indignation punissent cruellement certains passages à l'acte de petits garçons et transforment une aberration sexuelle condamnable, en fracas irrémédiable.

Quand on me demande de choisir entre deux voies, je n'hésite jamais : je prends la troisième. Le problème n'est pas de censurer comme l'aurait fait un régime totalitaire, ni de ne pas censurer comme l'aurait fait une démocratie. Il faut se demander comment notre bain culturel façonne l'imaginaire de nos enfants et tutorise leurs actes.

Alors, un bonbon ça va, mais trois bonbons, bonjour les dégâts !

Docteur Boris cyrulnik
Ethopsychiatre, Toulon
Membre du Comité Scientifique de
l’Unité de Formation et de Recherche
de la Fondation pour l’Enfance